Depuis juin 2024, Julie Pacteau a rejoint la Régie de Quartiers DIAGONALES pour prendre progressivement la suite de Roger Maquin, dit « Bouchon », figure historique de l’éducation canine à la Régie. Éducatrice Canine de formation, elle exerce aujourd’hui une activité où le chien est souvent le point de départ… mais où l’humain, la médiation et la vie des quartiers occupent une place centrale. Rencontre.
Julie, on commence par le commencement : comment es-tu arrivée jusqu’à DIAGONALES ?
Je connais la Régie de Quartiers depuis longtemps sans vraiment la connaître puisque j’avais fait un stage avec Bouchon quand j’avais 15 ans. Il m’avait beaucoup encouragée à poursuivre dans cette voie et nous avions gardé contact. Mais je ne connaissais que ce service de la Régie.
Et le lien avec Bouchon ne s’est pas arrêté à ce premier stage, c’est ça ?
Oui, je suis revenue de temps en temps comme bénévole pour participer à certaines séances avec ma chienne, dont la présence pouvait être utile dans des exercices avec les chiens accompagnés. Ça me permettait aussi de rester en lien avec Bouchon et avec l’activité.
Entre temps, j’ai eu un BEP élevage canin-félin, j’ai travaillé sept ans en pension pour chiens et chats, puis j’ai suivi une formation d’Éducatrice Canine, notamment autour des chiens difficiles. Je me suis ensuite mise à mon compte pour proposer de l’éducation canine, des balades, des visites à domicile et de la garde d’animaux.
Des années après mon premier stage, c’est finalement Bouchon qui m’a proposé de prendre sa suite à la Régie.
Les chiens, c’est une histoire qui remonte à loin chez toi ?
Oui. Depuis toute petite, je suis passionnée par les chiens.
Dès que j’ai eu l’âge de faire des stages, j’ai essayé plusieurs domaines pour voir ce qui me plaisait vraiment. Et c’est l’éducation canine qui s’est imposée, parce que c’est là qu’on crée un lien avec le chien, mais aussi qu’on peut aider les personnes qui rencontrent des difficultés avec leur animal.
Et toi, tu as quoi comme race de chien ?
J’ai toujours eu des Beaucerons. Aujourd’hui, j’ai Nyouka, une femelle de bientôt 12 ans. Elle a été très cadrée dans son éducation au départ. Mais maintenant qu’elle vieillit, je l’embête un peu moins ! 🙂
Et qu’est-ce qui t’a donné envie de rejoindre la Régie ?
Son côté atypique.
Ici, je ne fais pas uniquement de l’éducation canine comme on pourrait le faire avec des clients qui viennent travailler la marche au pied ou le rappel. Il y a aussi toute une dimension sociale : les problématiques rencontrées par les habitants, les plaintes, la recherche de solutions, et le lien avec les habitants…
C’est quelque chose qui me parlait beaucoup.
Concrètement, à quoi ressemble ton métier d’Éducatrice et Médiatrice Canine à la Régie ?
L’éducation individuelle représente finalement une petite partie de mon activité. Je travaille beaucoup en collectif, notamment dans les parcs canins de Mireuil et de Villeneuve-les-Salines et lors des balades collectives.
Donc on est assez loin du simple rendez-vous individuel entre un chien, son maître et l’éducatrice ?
Oui parce que je peux par exemple commencer par un entretien individuel pour débloquer une situation, donner quelques clés et outils au propriétaire, puis l’orienter ensuite vers les temps collectifs.

Et sur les parcs, je crois qu’il y a aussi quelques rendez-vous aux noms plutôt bien trouvés, non ?
Oui, je propose des temps dédiés dans les parcs canins : les Lillipuchiens, réservés aux petits chiens, et les Lillipuchiots, que j’ai créés pour les chiots. L’idée est de leur permettre d’évoluer dans un cadre plus adapté à leur gabarit ou à leur âge, avec davantage de confort et de sécurité.


Et ton travail ne s’arrête pas aux parcs canins…
C’est ça. Une part importante de mon travail concerne également la médiation canine avec les bailleurs sociaux. Lorsqu’une nuisance liée à un chien est signalée – aboiements, problèmes de comportement, insalubrité… – je peux intervenir au domicile du propriétaire pour comprendre la situation et rechercher avec lui des solutions.
Les habitants peuvent aussi me solliciter directement, sans attendre qu’une difficulté devienne une plainte.
Finalement, tu accompagnes davantage le chien… ou la personne au bout de la laisse ?
Il y a énormément de pédagogie et de répétition. Beaucoup de comportements viennent aussi d’une mauvaise compréhension entre le maître et son chien.
Sur les parcs, par exemple, j’essaie d’apprendre aux propriétaires à mieux lire leur animal. Un même chien peut réagir très différemment selon la personne qui tient sa laisse et la manière dont elle réagit à une situation.
Il faut également adapter son discours. Certaines personnes ne sont pas forcément prêtes à tout entendre immédiatement. Ça prend parfois du temps et la confiance compte énormément.
Et qu’est-ce qui revient le plus souvent dans les demandes ?
Les chiens qui tirent en laisse, les problèmes de rappel ou encore les chiens qui vivent difficilement le fait de rester seuls.
En milieu urbain, certains comportements naturels du chien deviennent aussi beaucoup plus problématiques. Un chien qui aboie dix minutes dans une maison isolée à la campagne ne provoquera pas les mêmes difficultés qu’en habitat collectif.
Il y a une phrase que tu dois entendre particulièrement souvent ?
« Il est têtu ! » 😅
Et côté idées reçues, il y en a une qui te fait particulièrement réagir ?
L’une des idées reçues les plus difficiles à déconstruire, c’est celle de la vengeance.
On entend souvent : « Il a détruit quelque chose pendant mon absence pour se venger. »
Mais la vengeance est une interprétation humaine. Le chien a pu s’ennuyer, stresser ou mal vivre la solitude. Et lorsqu’il prend un air inquiet au retour de son propriétaire, il ne manifeste pas nécessairement sa « culpabilité » : il peut surtout reconnaître une situation qu’il associe à une réaction négative de son maître.
Il y a des chiens que tu trouves plus agréables à travailler que d’autres ?
J’aime beaucoup les chiens de berger. Lorsqu’ils sont bien accompagnés, ce sont des chiens qui aiment travailler et qui ont envie de faire plaisir à leur maître.
Et celui qui représente le plus de défi pour toi ?
Le Malinois représente peut-être le plus de défi pour moi. C’est un chien très intelligent, très sensible, avec de gros besoins de dépense mentale. Tu peux lui faire faire un marathon toute la journée : s’il n’a pas été stimulé intellectuellement, il peut quand même ne pas être satisfait.
C’est aussi un chien très populaire sur Internet, et certaines personnes en prennent sans mesurer l’investissement que cela demande. Quand les difficultés sont déjà installées, le travail peut devenir beaucoup plus long.
Et puis, il y avait un autre défi : prendre la suite de Bouchon. Pas trop de pression ?
Un peu, forcément ! 😉
Nous avons travaillé environ six mois ensemble, ce qui a facilité la transition. Il avait aussi beaucoup parlé de moi aux personnes qu’il accompagnait. Ça m’a vraiment aidé.
Et comment tu as géré cette transition ?
Mon inquiétude concernait davantage la gestion des groupes de chiens sur les parcs ou des conflits éventuels entre eux.
Bouchon avait aussi une présence et une autorité très installées. Moi, je suis une femme, avec une autre voix et une autre posture. Il a fallu que je trouve ma propre manière de me positionner.
Il y a des personnes qui regrettent Bouchon parce qu’elles avaient créé une relation très forte avec lui, et c’est normal. D’autres sont aujourd’hui très contentes que je sois là. Et de nouveaux usagers, notamment à Villeneuve-les-Salines, ne l’ont tout simplement jamais connu.
Finalement, les choses se sont faites assez naturellement. Et l’accueil des collègues à la Régie m’a également beaucoup aidée.
Aujourd’hui, qu’as-tu gardé de sa façon de faire, et qu’est-ce que tu as apporté de ton côté ?
Sur la médiation et le traitement des plaintes, j’ai conservé les grandes étapes : échange téléphonique, visite au domicile, observation de la situation et recherche de solutions.
J’ai développé davantage les interventions directement chez les habitants lorsque les difficultés sont liées à l’environnement du chien.
J’ai aussi augmenté la fréquence des balades collectives et ouvert davantage de créneaux à Mireuil.
Dans ces balades, j’ai choisi de garder les chiens en laisse parce que c’est précisément ce que je souhaite travailler : apprendre au chien et à son propriétaire à gérer la présence des autres et la frustration.
Puis j’ai créé les Lillipuchiots pour les chiots, relancé l’Opération Coquelicot et mis en place de nouvelles actions comme le calendrier de l’Avent solidaire au profit de l’association Gamelle Pleine.
On comprend bien que ton métier dépasse largement l’éducation canine. C’est aussi ce qui t’a amenée vers ta nouvelle formation ?
Oui, je prépare depuis mai 2026 le titre professionnel de médiateur social accès aux droits.
Je fais déjà beaucoup de médiation sociale dans mon activité, mais je n’avais ni le diplôme ni la formation correspondante. Cette formation me permet d’acquérir de nouveaux outils et aussi de prendre du recul. C’est intéressant mais pas facile quand on travaille en même temps.
Tu sens déjà des changements dans ta manière de travailler ?
Je ne dirais pas qu’elle a déjà tout changé dans ma pratique mais ce sont des choses qui mûrissent… Face à certaines situations, on peut se dire qu’on aurait peut-être pu faire autrement. Petit à petit, cela m’aide à ajuster ma manière d’intervenir selon les personnes et les situations rencontrées.
Bon, après tout ça, il faut quand même trancher : entre le chien et l’humain au bout de la laisse, lequel est le plus difficile à éduquer ?
L’humain ! 😉
Parce que je ne vis pas avec les gens.
Je peux travailler avec un chien et obtenir quelque chose très rapidement. Mais dès que je rends la laisse au propriétaire, si les habitudes restent exactement les mêmes, les difficultés reviennent.
L’éducation passe par de la répétition, de la cohérence et un cadre. Et avoir un cadre ne veut pas dire être brutal. C’est simplement expliquer au chien ce qui est possible ou non et rester cohérent.
Si tu devais résumer ton rôle auprès des propriétaires en une phrase ?
Quand je revois quelqu’un entre deux séances, je vois rapidement si le travail demandé a été fait. Sans implication du propriétaire, on finit par stagner : il faut de l’engagement et de la régularité.
🌺 Et la médiation ne se fait pas seulement avec une laisse à la main… En septembre, on t’a aussi beaucoup vue sur le terrain. Qu’est-ce que vous avez mis en place ?
Nous avons organisé des opérations Coups de propre sur les parcs canins de Mireuil et Villeneuve-les-Salines. Autour d’un petit déjeuner, les usagers étaient invités à venir nettoyer eux-mêmes leur parc : déjections canines, déchets, mégots…
C’est un moment convivial, mais aussi une manière de sensibiliser. Quand on participe soi-même au nettoyage d’un espace, on a généralement davantage envie qu’il reste propre ensuite.
Et quelques jours plus tard, vous avez aussi ressorti les coquelicots…
Oui, nous avons relancé l’Opération Coquelicot qui avait été menée par la Régie il y a déjà longtemps. Elle a eu lieu le 9 septembre avenue de la Résistance à Mireuil, puis le 14 septembre au parc Condorcet à Villeneuve-les-Salines.
Le principe est simple : pour sensibiliser les propriétaires de chiens, on place un petit coquelicot rouge à côté de chaque déjection canine qui n’a pas été ramassée. Une déjection = un coquelicot, pour rendre immédiatement visible son impact sur le cadre de vie.
Le but n’est pas de sanctionner, mais de rendre le problème visible et d’engager le dialogue avec les habitants.
Les habitants se sont mobilisés à mes côtés avec Tiffany Roy, conseillère municipale déléguée à la place de l’animal en ville, aux parcs canins et à la protection animale, et Sophie Davisseau, adjointe au Maire à la propreté urbaine.
À Mireuil, près de 400 coquelicots ont été plantés sur la zone concernée. À Villeneuve-les-Salines, au parc Condorcet, nous en avons compté environ 600. Cela permet de rendre le problème extrêmement visible.
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© Julien Chauvet – Ville de La Rochelle
Et les habitants, ils réagissent comment à ce genre d’action ?
Certains sont très contents de voir cette action parce qu’ils en ont assez des déjections. D’autres nous disent : « Ça ne changera rien » ou encore que les déjections « font de l’engrais ».
Et quand on te répond qu’il n’y a pas assez de sacs, ou que les distributeurs sont vides ?
Il y a régulièrement cette question des distributeurs de sacs, avec l’idée que dès qu’ils sont vides, le propriétaire n’aurait pas à ramasser.
Mais posséder un chien implique aussi de prévoir ses propres sacs. Les distributeurs installés sur l’espace public sont là pour aider, pas pour remplacer la responsabilité de chacun.
Changer les habitudes, ça prend du temps… C’est justement tout l’intérêt de continuer à sensibiliser.
Si tu pouvais afficher un seul message géant dans les quartiers à destination des propriétaires de chiens, ce serait quoi ?
« Penser chien », ça veut dire quoi exactement ?
Penser chien, c’est répondre aux véritables besoins de son animal sans lui attribuer des besoins humains.
Penser aux autres, c’est se rappeler qu’on ne doit pas leur imposer son chien : ses déjections, ses aboiements ou ses comportements.
Et pour la fin de l’année et 2027, qu’est-ce que tu nous prépares ?
Je vais poursuivre les Lillipuchiens, les Lillipuchiots et les balades collectives.
J’aimerais aussi organiser une Opération Coquelicot à Port-Neuf et relancer le calendrier de l’Avent solidaire en décembre.
Et en 2027, lorsque les équipements des parcs auront été rénovés, j’aimerais proposer des sessions d’agility sur le parc de Villeneuve-les-Salines.
Bon, on a beaucoup parlé boulot… On termine avec quelques questions pour mieux te connaître ?
🐾 Julie en quelques questions
Ton animal totem ?
Le loup, pour son côté primitif… et parce qu’il souffre aussi de beaucoup d’idées reçues.
Petit chien avec un gros caractère ou gros chien persuadé d’être un chien de canapé ?
Gros chien persuadé d’être un chien de canapé !
Pour une balade ?
La plage, mais celles qui sont autorisées avec son chien bien sûr.
07h00 ou 23h00 pour sortir le chien ?
07h00… C’est calme… Et je préfère commencer la journée comme ça.
La qualité indispensable dans ton métier ?
La patience.
Un défaut ?
Je ne suis pas toujours très ponctuelle ! Difficile dans nos métiers…
Qu’est-ce qui peut immédiatement te mettre de bonne humeur ?
Certains chiens et certaines personnes. Il y a des rencontres qui donnent immédiatement le sourire !
Une passion que l’on ne soupçonnerait pas forcément ?
La bachata… J’en fais une fois par semaine.
L’idée reçue canine à faire disparaître définitivement ?
La vengeance des chiens !
Et dans un an, qu’aimerais-tu que l’on dise de ton travail à la Régie ?
« Les gens sont contents. »
Quand je vois que les participants reviennent aux balades collectives, qu’ils apprennent, qu’ils rigolent et qu’ils rencontrent d’autres personnes, c’est une vraie satisfaction. J’aime enseigner comme ça.












